Les mots scénographent

Bienvenue dans la galerie des contes…de LINOTTE

RIEN NE SERT DE COURIR…

 Lundi matin.

Je me lève sans grand enthousiasme. Aller au journal, pourquoi faire ? Ecrire encore une chronique sur les chiens écrasés. Pauvres bêtes. Mais qu’on leur fiche la paix, un peu. Qu’on leur laisse vivre leur vie !

Je prends les transports en commun, au milieu de ces gens qui somnolent, maussades et fatigués d’avoir quitté leur lit trop tôt, horloge biologique dérangée et détraquée par tous ces réveils obligés.

Au journal, le patron m’attend : « Darigaud, j’ai quelque chose de nouveau pour vous. »

(Bonjour mademoiselle Darigaud. Avez-vous passé un bon week-end ? pensais-je.)

« Bonjour patron ; Ah ! Bon, je fais la chronique des m …matous écrasés. »

« Pas du tout. Ma chère, vous allez interviewer un paresseux. »

« Un paresseux ! Et qui ça intéresse ?»

«  Vous avez rendez-vous avec le directeur du Zoo. »

« De mieux en mieux. Le directeur du Zoo serait paresseux. J’aurais jamais pensé qu’on pouvait se la couler douce, dans un endroit pareil. »

« Non, je vous parle d’un animal. »

« Le premier avril, c’était hier, patron. »

« Je ne plaisante pas, Darigaud. C’est bien un animal que vous allez interviewer. »

Je pars au Zoo, pourquoi, au juste ? Enfin c’est toujours mieux que les toutous écrabouillés.

A l’entrée, je montre ma carte de presse. « Bonjour, mademoiselle Darigaud. Suivez-moi. On vous attend. »

Le gardien ouvre la porte d’un bureau : « Monsieur Cossard, mademoiselle Darigaud est arrivée. »

Un homme me tend aimablement la main : « Bienvenue, mademoiselle. Très heureux que votre journal fasse un article sur la mascotte de notre Zoo. »

Il m’entraîne au milieu de paysages peuplés d’animaux sauvages, aussi divers que variés. Certains, occupés à se nourrir, d’autres allongés, profitant du soleil. D’autres, encore, entourent avec confiance les soigneurs ou s’approchent, curieux, à notre passage.

Des feulements, sifflements, caquètements, chants modulés, grognements accompagnent notre marche.

« Nous sommes arrivés. »

D’abord, je ne vois rien. Qu’un enchevêtrement de branches et de lianes. Puis j’aperçois le plus adorable des animaux qu’il m’ait jamais été donné de voir. Tête ronde, yeux arrondis, bouche fendue sur un large sourire. J’ai très envie de le câliner.

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Tout de suite, la communication s’installe entre nous : « Bienvenue Darigaud. Vous me plaisez. Je veux bien répondre à vos questions. » Ces paroles dites d’une voix feutrée ; on dirait une berceuse.

« Bonjour monsieur Paresseux. Je ne sais pas quoi dire. C’est trop merveilleux. » Je suis sous le charme. Quelle rencontre !

« Faites comme moi. Prenez votre temps. »

Fascinée, je contemple Paresseux étaler ses immenses bras, un à un, rejoints par ses membres postérieurs, lentement, tellement lentement que l’on croirait des mouvements filmés au ralenti. Mais non, c’est bien réel. Et c’est cela qui est prodigieux!

Je pense à ma grand-mère, se moquant de moi : « Petite vitesse et grande lenteur », m’appelait-elle. Ai-je devant moi mon égal en « petite vitesse et grande lenteur » ?

Il semble que oui. Et même, il me dépasse , si j’ose m’exprimer ainsi.

Il me sourit : « Qui va piano va sano. »

« Vous n’allez jamais plus vite ? »

« Plus mes mouvements sont lents, plus je passe inaperçu. Pas de bruit, pas d’air déplacé. Je parcours en moyenne un kilomètre en quatre heures.»

« Toujours dans les arbres ? »

« Au sol, je rampe si mal. Quand je descends, pour faire mes besoins, je deviens tellement vulnérable. Heureusement, ce n’est qu’une fois par semaine. »

« Vous vivez toujours accroché ainsi, à l’envers ? »

«  Oui, je fais tout. Je mange, je dors. Je fais l’amour. J’accouche aussi dans cette position. »

Un bruit. Paresseux tourne sa tête, puis la ramène vers moi. Toujours ces mêmes gestes d’une lenteur calculée, paisiblement.

Je me prends à envier cette vie nonchalante ; loin de la ville, de ses bruits, des horaires, des rendez-vous, des courses contre la montre…

Il a fermé les yeux, un instant : « Mademoiselle, je vais prendre congé de vous. C’est l’heure de ma sieste. Sachez que je me repose dix à quinze heures par jour. Cela fait un de ces biens ! Vous devriez essayer. N’oubliez pas ! Qui va piano, va sano. »

Je quitte à regret cette charmante pers…ce charmant paresseux. Quel délicieux moment, j’ai passé !

De retour au journal, je rédige mon texte.

« Alors Darigaud, il est pas encore prêt, cet article ? »

Toujours pressé, celui-là. Un de ces jours, il va faire une attaque.

Peut-être que s’il passait un instant avec le paresseux, il changerait…

 

VIVE les PARESSEUX

ou ELOGE de la LENTEUR

 

«  C’est tout ! Ça fait un quart d’heure que vous êtes revenue et vous n’avez écrit que ça. D’ailleurs qu’est-ce que vous avez foutu là-bas ? Vous savez combien de temps vous êtes partie. Six heures !!!J’ai pasqu’ça à faire moi. »

Tournant le plus lentement possible le siège sur lequel je suis assise, je prends mon temps, plantant mes yeux dans ceux du patron. Affichant le plus serein des sourires, je lui déclare calmement, articulant chaque syllabe : « Qui va piano, va sano. »

Furieux, il s’en va.

Je lui lance :« Je retourne interviewer mon nouvel ami du Zoo. Comme c’était l’heure de sa sieste, il ne m’a pas tout dit. A tout à l’heure…plutôt à demain. 

Bruits de verre cassé. Il a claqué la porte de son bureau.

Le lendemain, je n’ai pas mis mon réveil à sonner. Je me prépare à mon rythme, celui des vacances. Dans le bus, je regarde les maisons défiler. Tout est nouveau pour moi. Cette petite place, une fresque créée par des enfants, le clocher d’une église, surmonté d’un coq qui a perdu une patte, un chat roux à l’affût, une maman promenant son bébé, une basse-cour…Tout est là, à sa place, paisible, lumineux. Je respire.

En me rendant au journal, je lis les plaques des rues traversées : rue d’Egypte, rue de la cloche volée, rue du puits fermé…Chacune me raconte sa vie, son histoire. Je voyage en Imaginaire.

« Darigaud, vous avez vu l’heure ?  Je vais vous foutre à la porte, moi. Et votre article, il est bouclé ?

«Bonjour mademoiselle Darigaud. Avez-vous passé une bonne nuit ? Oui, patron, je vous remercie. Et vous ? Apparemment, non. »

Il boue, tourne les talons.

« Non, je n’ai pas vu l’heure. Je ne porte plus de montre. J’ai terminé mon article au Zoo, hier soir. Paresseux et monsieur Cossard en sont très satisfaits. A tel point, que monsieur Cossard m’a embauchée pour écrire les souvenirs de Paresseux. »

Il revient sur ses pas : « Comment ? Et qui va faire la chronique des chiens écrasés, maintenant ? »

Je suis déjà partie ; vers mon nouveau métier ; plutôt, je dirais mon passe-temps.

Vivre en harmonie avec celui à qui la nature a donné toutes les grâces et toutes les sagesses : le Paresseux.

 

QUI VA PIANO, VA SANO…

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Ecrit le  6 avril 2013,pour Copie Double.

La lenteur est-elle une qualité ou un défaut ?

Progresser lentement ne serait-il pas un art de vivre ?

 

 

 

 

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UNE BLANCHE VAUT DEUX NOIRES…

Nougaro, paroles chantantes, scande les mots:

Armstrong, je ne suis pas noir
Je suis blanc de peau
Quand on veut chanter l´espoir…

Depuis ce matin, je l’écoute en boucle; réfléchissant àl’adaptation, pour le cinéma, d’un roman évoquant des Amours Interdites, sur ma page blanche s’écrasent quelques mots, encre noire. Mon inspiration, en panne, mes pensées, au fond d’un gouffre, ces amours interdites, un Noir, une Blanche, l’Amérique blanche, l’APARTHEID, Louis Armstrong, trompettiste, voix caverneuse…

Décor ténébreux, mon jardin dessine les arbres en silhouettes sombres, théâtre grandiloquent pour une scénariste à court d’idées.

Armstrong, tu te fends la poire
On voit toutes tes dents
Moi, je broie plutôt du noir…

Coup de sonnette: « Nous passons pour les cannes blanches. »

 » Nous vous remercions de votre générosité; au-revoir madame. »

Armstrong, la vie, quelle histoire?
C´est pas très marrant
Qu´on l´écrive blanc sur noir
Ou bien noir sur blanc…

A la fois  étrange et familier, un bruit, la neige, rideau de plumes d’anges, voltige devant ma fenêtre. Blessée, une colombe y est réfugiée.

Installée dans la véranda, elle sautille, se familiarisant avec les lieux, mouchetant de fientes grisées, mes coussins et le carrelage.

Armstrong, un jour, tôt ou tard
On n´est que des os
Est-ce que les tiens seront noirs?…
Tentative d’envol réussie, je la libère.

Mon scénario n’avance pas. Quelques gribouillis inscrivent mes hésitations, façon pattes de mouches et toiles d’araignée, sur l’écran blanc de mon travail.

« Dans la nuit dramatique de mon cerveau asocial, les idées se choquent et s’entrechoquent…

Lendemain matin, vite, je note cette phrase embrumée, avant qu’elle ne m’échappe…aspirée par un trou noir.

Trou noir; non, tache noire sur une blanche nappe. Cette nuit, il a neigé.

Tache noire, inerte, oiseau victime du froid. Un corbeau git près de l’arbre boule de neige. Il respire encore. Une convalescence s’impose. La véranda, à nouveau transformée en infirmerie. Mon corbeau noir, tout noir reprend vie, son bec cogne à la vitre. La colombe est là.

Corbeau, image noire, jumelle de Colombe, image blanche. Tout le long de la journée, roucoulements et croassements s’interpellent. Corbeau blanc, Colombe noire, un, mélangés, heureux. Tache claire sur robe noire, plumes noires sur robe blanche, joyeuse rencontre. Ils s’en vont, amoureux, par les allées du jardin.

Rue Blanche de Corbeaux, arrêtez-vous, un instant, contempler elle, si blanche, lui, si noir. Pour vous, sans être comédiens, ils joueront:

Noir et Blanc   sont ressemblants

Comme deux oiseaux.

Oh yeay!

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Ecrit pour Des mots, une histoire 125 . Les mots étant ténébreux – sombre – gouffre – clair – caverneux – roman – asocial – adaptation – théâtre – dramatique – scénariste – comédien – grandiloquent.

Consigne facultative : décrire un rendez-vous amoureux.

 

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ALLER JUSQU’AU BOUT

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Ouvrons la boîte aux crayons.

C’était il y a longtemps. Mais je m’en souviens comme si c’était hier.

Elle entra dans la papeterie, toute menue, les joues rougies par le froid. Me choisit, moi, aux facettes marbrées de rose.

Je rejoignis, dans une pochette, un crayon à lèvres grenat et un crayon khôl. Là se trouvaient encore deux autres objets Je ne tarderais pas à savoir à quoi ils servaient.

Elle acheta un petit carnet,  couverture  assortie à ma robe.

Chez elle, je fus placé sur un bureau, près du carnet. Je découvris divers objets,  livres,  crayons, une photo, qu’elle regarda longuement, soupirant. Une larme roula sur sa joue.

Elle se saisit de moi, grava, sur chacune de mes facettes, une lettre.

Il était écrit Elisa. J’appartenais  à Elisa.

Tout fier, j’inscrivis ce nom sur le dessus du carnet. A l’intérieur : Journal commencé le…

Nous vécûmes ainsi de longues années; je fus le témoin de tant d’émotions, de joies, de peines. Mais ceci reste un secret entre elle et moi.

J’écrivis sur des kilomètres et des kilomètres de pages, blanches, de couleur, petits carreaux, grands carreaux, à dessin, millimétrées.

Je ne me lassais jamais ; parfois, j’inscrivais des fautes d’orthographe que je n’osais lui signaler.

Vous souvenez -vous de ces objets dont j’ignorais l’usage. L’un deux, nommé gomme, était très utile dans ces cas là. Quel plaisir de voir mon travail si proprement corrigé ! Attention, la gomme devait rester nette, veiller à ne pas froisser le papier, ni à le déchirer.

J’eus le plaisir d’écrire anglais, allemand; un peu hongrois, cyrillique, même. Cachant derrière leurs signes tout un monde mystérieux, quel régal ce fut d’écrire et de lire ces lettres,  prononciation différente de celles de   notre alphabet latin.

Ainsi, j’ai aimé écrire le roumain,  langue chantante, qui roule si bien les R. Si bien que, lorsque je notais des phrases, je ne pouvais m’empêcher de tripler cette consonne.

J’ai vécu quelques moments difficiles.

Elisa croyait bien faire en me taillant, lorsqu’elle voyait ma mine épuisée  Je n’aimais pas du tout être coincé dans cet objet barbare, rencontré au tout début, et souvenez-vous-en, que je ne connaissais pas.

Cela s’appelle un taille crayon.

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Je vous explique. Vous êtes coincé, à en étouffer, dans une espèce d’entonnoir glacé. On vous fait tourner là-dedans. Cela grince à vos oreilles, entame votre belle robe et grignote vos couleurs.

Vous en ressortez , soulagé, mais épuisé; vous avez tout de même perdu quelques millimètres !

Il lui arrivait de me prêter à  un étourdi qui n’avait rien porté pour prendre quelques notes; je tremblais à l’idée que, mine de rien, je ne disparaisse dans sa poche.

Maintenant, plus de journal intime, plus de langues étrangères, mais des mots croisés, mots fléchés, énigmes en tout genre.

Au début, je ne comprenais pas que l’on enferme des lettres dans des cases. J’ai vite saisi qu’elles n’étaient pas prisonnières,  se complétant astucieusement,  formant des mots dans tous les sens. C’est passionnant.

Le sudoku, j’y ai renoncé. Il fallait sans cesse gommer. De plus subir la torture du taille-crayon, pour les lettres, je veux bien, pour les chiffres, ça jamais !

D’ailleurs aujourd’hui, je me repose de plus en plus, loin de tous ces tracas.

De même que ma maîtresse, j’ai rapetissé. Sa peau parcheminée a gardé quelqu’éclat. La mienne me fait une mine de papier mâché.

Voilà toute ma vie.

A propos de taille-crayon, savez-vous comment on le surnomme parfois ?

Aiguise-crayon ; rien que de l’écrire, j’attrape mauvaise mine.

 Que cela ne vous prive pas d’envies d’écritures.

Quelques soient les circonstances, pensez à  utiliser un crayon, même modeste, tout comme votre serviteur.

Foi de caran d’ache !

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Ecrit le 12 janvier 2013, pour Copie Double

Objet apparemment banal, le crayon mérite pourtant toute notre attention. Crayon à papier ou de couleur, crayon à dessiner ou crayon à maquillage, à vous de donner libre cours à votre imagination…

 

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