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Les bonnes manières

Ecrit pour La consigne, c’est la consigne,chez Lakevio

André Kohn

Jeu des Papous

1) Commencez impérativement votre texte par la phrase suivante : « Ça a débuté comme ça.«  (emprunt à Louis-Ferdinand, qui voyage au bout de la nuit.)

2) Terminez impérativement votre texte par la phrase suivante : « En fait, Madame Polant déléguée par la famille avait seule suivi le corbillard. » (emprunt à Maurice des Grandes familles.)

Entre les deux, casez ce que vous voulez !

 

Les bonnes manières

Ça a débuté comme ça. Je marchais, nez en l’air, lorsque j’entendis siffler. « Encore un de ces imbéciles » pensais-je, m’apprêtant à le rabrouer, et à passer un moment pénible, poursuivie par un lot de phrases obscènes et violentes.

Baissant mon regard vers l’ignoble individu, celui-ci, un homme, ne me regardait pas, mais contemplait une vitrine. Son attitude me rendit curieuse. Je m’approchais. C’était une photo. Un paysage, des gens qui passaient, il faisait soleil.

 » Je connais cet endroit », me dit-il.  » J’y suis né, et là, c’est mademoiselle. »

  • Mademoiselle ?
  • La mademoiselle de la grande maison. On ne la voit pas. Moi, je sais qu’elle est juste là derrière.

Il me montrait une forêt de pins à perte de vue. Et il se remit à siffler, les yeux pleins de larmes.

Je ne savais pas quoi dire à cet inconnu; son émotion, ses souvenirs d’enfance. Je m’éloignais de lui, décidant de partir.

  • On l’a tous abandonnée.

Peut-être avait-il besoin de parler. Après tout, je n’avais rien à faire. Je revins sur mes pas.

  • On l’a tous abandonnée…
  • Qu’ avez vous abandonné ? La maison ?

Se redressant, il  essuya ses larmes se tourna vers moi, m’adressant un triste sourire.

  • Pas la maison, quoique…

Sa voix tremblait. Un grand soupir lui fit, un instant fermer les yeux.

  • C’est mademoiselle…elle, nous…Vous avez vu sur la photo, c’était juste avant…elle avait décidé de partir; elle voulait apprendre plus que les belles manières, servir le thé, savoir tenir une conversation. Elle admirait beaucoup les suffragettes. Elle avait vendu ses bijoux; enfin, elle s’était débrouillée pour trouver quelqu’un qui puisse les vendre…parce qu’à cette époque, une jeune fille de bonne famille…
  • On n’aurait pas voulu les lui acheter, sans demander à son entourage. Alors, a-t-elle  réussi à partir en Angleterre ?
  • Oui. Elle est partie. Là-bas, elle a rencontré des suffragettes, s’est engagée, a milité, et au cours d’une des nombreuses manifestations, elle a été arrêtée, comme tant d’autres femmes. Qu’est-ce qu’elles faisaient de mal ? C’était leurs droits de réclamer à pouvoir voter comme les hommes. Pour les travaux difficiles, on est bien content, quand elles y prennent part, et on se pose pas la question de droit, on trouve cela normal.
  • Je suis bien d’accord avec vous. Et pour nos droits, il reste beaucoup à faire encore. Tenez, voyez celles qui ne veulent pas ou plus avoir d’enfants, ce qu’il faut qu’elles endurent, et en plus, on les montre du doigt, elles sont condamnées, quand elles ne meurent pas de ce qu’elles doivent subir. Et, puis…
  • Je vous comprends mademoiselle; le monde est injuste. Que deviendrions-nous, nous les hommes, s’il n’y avait pas les femmes ?
  • Merci monsieur. Et votre demoiselle, à vous, elle a réussi, pour le droit de vote…enfin presque. C’est en 1928, mais pas avant l’âge de trente ans. Les anglaises ont dû attendre dix ans pour voter à vingt et un an comme  les hommes. Et, nous, en France, cela fait encore moins longtemps que nous pouvons voter. Et c’est toujours grâce aux femmes. Bien sûr, il y a quelques hommes, comme vous…

Il prit d’abord un air gêné, puis malheureux.

  • C’est que je n’ai pas toujours pensé comme ça. Je lui en voulais à mademoiselle de quitter son rang, de vivre comme une débauchée. Ici, on recevait de ses nouvelles, par le fils du régisseur, monsieur Ponant, devenu  journaliste. Lorsqu’elle fut emprisonnée, sa famille la renia. Un jour, arriva un télégramme d’Angleterre.  Je le trouvais dans la corbeille du bureau, déchiré. Ce que je lus, me fendis le coeur. Mademoiselle était souffrante. Elle avait la tuberculose. Dans les jours qui suivirent, il y eut de grands préparatifs; ils partaient la chercher. Quelques semaines après, nous apprenions que Madame s’était noyée au cours d’une promenade en bateau sur le Danube. Nous qui croyions qu’elle était allée en Angleterre. Quand le corps de Madame fut ramené, Mademoiselle revint; il lui fallait encore des soins. La femme du régisseur, madame Ponant l’hébergea. Reniée par sa famille, elle  passa sa vie à tenter d’informer sur les luttes féminines, en compagnie du fils Ponant. Je lisais tous leurs articles, ce qui m’a permis de comprendre bien des choses. Le jour de l’enterrement  de Madame, nous ne pouvions y aller, les vendanges n’attendant pas. Pourtant, cela nous  gênait de la laisser partir seule; même si ses agissements envers nous ou sa fille ne nous plaisaient pas. Le jour venu, il nous fallut bien décider, personne ne voulait manquer la fin de la récolte, et la grande fête qui suivait.  En fait, Madame Polant déléguée par la famille avait seule suivi le corbillard.
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