Agenda ironique d’avril 2017

Ecrit pour l’agenda ironique d’avril 2017, faisant escale chez Martine l’écrevisse, qui nous propose  de partir en croisière.

Tous les châteaux de sable ne se trouvent pas qu’en Espagne: c’est une certitude.


Quelque part en ce vaste océan…

Il y a de cela des centaines d’ans…

Au milieu de nulle part…

S’échoua par hasard…

  • Oui, merci bien pour ce récit, mais je cherche des rimes en « itude », alors tes versitudes en « an » et « ar », tu peux…quoique, attends que je réfléchisse, chez La Licorne, en ce moment, on peut poétiser et rimer artistiquement, vas-y, propose.
  • Quelle ingratitude! Monsieur ne veut pas de mes vers océans, et bien qu’il les fasse lui-même!
  • Gnangnantitude, comme d’hab…
  • Comme d’habitude.
  • Arrête de répéter ce que je dis.
  • J’ai dit comme d’habitude, cela te fait un autre mot en « itude », pour l’agenda.
  • Ah! Oui! Merci, de ta sollicitude.
  • Bon, je le continue mon poème océanographique, tu veux connaitre la suite, ou pas?
  • A condition, que tu emploies une foultitude de mots se finissant en « itude ».
  • Il t’en faut combien?
  • Une dizaine.
  • Bon, nous en avons déjà six, il en reste quatre à trouver. Ce n’est pas la mer à boire.
  • A propos, tu te souviens d’Alain Bombard et de son expérience en radeau: il buvait de l’eau de mer…
  • Oui, magnifique, à bord de l’Hérétique, sur l’Océan Atlantique.
  • Alors, ton poème, c’est pour me parler de lui?
  • Mais non, espèce de nullitude!
  • Sept!
  • Quoi, sept?
  • Sept  » itude »!
  • Sceptitude! Quoi encore! Tu doutes de ma créa…oups! Y’a du tangage sur la platitude.

A cet instant,   « Recueil d’écueils »** gita dangereusement. J’entendis: »A l’abordage! » et puis, plus rien.

Une douche d’eau glacée me réveilla : » Bienvenue chez Crochet, dentelles et falbalas, monsieur! Je vous ai recueilli en mauvaise attitude. Vous avez bien failli ne plus jamais rêver. »

  • Monsieur, et quelle est donc cette attitude dont vous parlez! Jusqu’à preuve du contraire, nous ne vous avons nullement offensé! C’est vous qui…
  • Je constate, à votre promptitude, que vous voilà en meilleur état! Et de quelle bravitude, vous faites preuve! Sachez, que jamais marin navigant sur un rafiot baptisé « Recueil d’écueils »** ne sera mon ennemi. Permettez-moi de vous aider.
  • D’abord, aidez-nous à remettre en état notre bateau.
  • Hum, je crains qu’en cette instant, perdue en cette vastitude maritime et ayant subi moult vicissitudes, cela ne soit plus possible. Mais si vous le souhaitez, je peux mettre à votre disposition une de mes embarcations. Choisissez.

Je désignais un bateau, baptisé « Tromelin ».

  • Excellent choix, dit le capitaine. Tromelin, l’île des esclaves oubliés.
  • Que, quoi…mais…pourquoi dites-vous cela?
  • Quelque part en ce vaste océan…Il y a de cela des centaines d’ans…Au milieu de nulle part…S’échoua par hasard…
  • Que, quoi…mais…vous aussi, vous poétisez. Mais qu’avez vous fait de mon compagnon poète? Il faut le retrouver. Je veux connaitre la suite de son récit épique. Surtout que j’ai les dix mots, même douze en « itude », alors il pourra rimer sans servitude.
  • Quinze.
  • Vous aussi, vous  connaissez l’agenda?
  •  Vous voilà à nouveau en proie à grande lassitude, et dangereuses turpitudes. Vous ne me semblez pas être en aptitude de repartir. Il serait plus judicieux que vous vous reposiez quelques jours, ici, sur mon navire.
  • Mais mon histoire?
  • C’est la vôtre, en effet.
  • Comment le savez-vous? Et d’abord, qui êtes vous?
  • Mon bateau, le « Hollandais volant », parcourt toutes les mers, connait toutes les légendes maritimes, mais pas que…
  • Le Hollandais volant! C’est un cauchemar!

Je me précipitais sur Tromelin. Prenant les rames, je m’éloignais le plus vite possible de ce vaisseau de malheur.

  • Bon vent, monsieur. Que votre récit vous porte chance! N’oubliez pas, les passagers de « Recueil d’écueils »** ne seront jamais mes ennemis. Sur la carte océane de votre embarcation, l’île que vous cherchez porte le nom d’Îsle de Sable.

Le Hollandais volant disparut, point minuscule sur l’horizon en béatitude. Je déployais la carte, observais ma boussole, le sextant, latitude et longitude notées, je mis barre, cap sur ma destination. Un vent marin, soufflait favorablement, poussant ma coque de noix vaillamment.

Quelque part en ce vaste océan…

Il y a de cela des centaines d’ans…

Au milieu de nulle part…

S’échoua par hasard…

Une flûte, du nom de l’Utile,

Aux abords d’une ile.

Prisonnière des coraux,

Ne put regagner les hautes eaux.

Naufragés et noyés par centaines,

Le reste de la cargaison humaine,

Débarqua, sur un îlot de sable recouvert.

Deux communautés, s’organisèrent,

Sans se mélanger.

Blancs d’un côté,

Et, de l’autre, esclaves transportés,

En toute illégitimité.

De l’épave, vaillamment,

Quelques hommes, noirs et blancs,

Ensemble, un nouveau bateau construisirent,

D’autres les regardant, jugeant la chose impossible.

Intense activité, travail incessant et pénible,

Malgré tout nourrie d’espoirs, savoir-faire, et partages.

Une prame prit enfin le large,

Emportant seulement les hommes blancs,

Les hommes noirs à ce nouvel enfer, laissant,

Pas assez de place, ni de vivres, prétextant,

Promettant, de venir les chercher, les deux mois suivants.

Quinze années passeront,

Hommes, femmes, enfants à l’abandon.

Fabriquèrent, fouillant les entrailles de l’Utile,

Outils, instruments et vaisselle.

Se nourrissant d’oeufs,  de  chair d’oiseaux, et de tortues.

Victimes d’un cyclone, fragiles abris de toile, à l’état de  détritus,

Malgré  croyances et réticences religieuses,

Construire murs solides et épais, se résignèrent

Entassant blocs de  corail, plaques de grès,

Couvrant les cases, de bois de charpente,

Arraché à l’épave.

Tentèrent, certains,  de fuir ce lieu invivable,

Liberté et vie meilleure, aspirant,

Radeau de fortune, fabriquèrent vaillamment.

Sans pitié, la mer  les engloutit.

Restaient sur l’île,

Sept femmes, un enfant créole.

Ainsi, les trouva, le capitaine Tromelin,

Après ce long chemin.

Embarquèrent ces rescapés,

Derniers témoins d’un si tragique et douloureux passé.

Sur l’ile de France furent recueillis.

Je m’étais assoupi, bercé par le clapotis chantant des vagues. Je sentis tanguer mon canot. J’étais secoué. Plutôt, on me secouait.

« Monsieur, il faut partir. Le musée ferme ses portes. »

« Que, quoi…mais qui êtes-vous? Ah, oui, je me souviens, le poème, l’agenda en itude…

 » Vous êtes au musée d’Aquitaine. Devant vous, l’île de Tromelin. Vous venez de visiter l’exposition. Il faut partir, maintenant. »

 

Sur le mur, une carte de l’île, des indications archéologiques, et le bruit des vagues, de celles qui murmurent, se retirent, vous léchant les orteils au passage, laissant crépiter des bulles de vie.

  L’exposition  » TROMELIN, l’île des esclaves oubliés » est actuellement présentée au Musée d’Aquitaine à Bordeaux jusqu’au 30 avril  2017, avant d’aller au Musée Basque de Bayonne en juin 2017, puis au Musée de Tatihou dans la Manche.

A l’exception des GIF et des cartes, toutes les planches ont été conçues par Sylvain Savoia, en partie pour « Les esclaves oubliés de Tromelin », BD, où il met en scène  les êtres humains ayant connu cette épouvantable aventure, à travers  les évènements qu’ils ont dû  vivre, et les difficultés à affronter, et parallèlement, les archéologues,  et tous les obstacles, doutes, auxquels ceux-ci ont été confrontés, dans leurs recherches, et tentatives pour découvrir et comprendre la vie de ces gens.

**  Recueil d’Écueils Sous la forme d‘une carte marine avec ses climats et ses légendes, ses hauts-fonds et ses abysses,Donatien Garnier, poète, et Guillaume Bullat, graphiste, invitent le lecteur à promener son regard dans une géographie insulaire imaginaire et  à une navigation libre sur des eaux de papier, flots agités où rodent chimères et désirs d’ailleurs.

« Lire comme on navigue » afin de découvrir de façon aléatoire ces « îles-poèmes » et leurs récits
qui hantent ou attisent l’imaginaire des hommes depuis qu’ils peuplent les littoraux et s’aventurent sur les mers.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publicités
Catégories : Agenda Ironique | 12 Commentaires

Navigation des articles

12 réflexions sur “Agenda ironique d’avril 2017

  1. Quel compte-rendu et quel talent !!! Bayonne et Bordeaux sont un peu loin pour moi mais quel plaisir de lire cette aventure !

  2. Excellent ! Et le texte toujours aigre-doux à la façon-Jacou , et la carte poétique, et le rappel de l’enfer de Tromelin, helas toujour frappé d’actualitude dans cette époque où on « déplace » les gens au gré des flux d’argent et de haine.

    merci Jacou !

  3. Pingback: Agenda ironique, la récapitulitude de vos appareillages. – Écri'turbulente, c'est en écrivant qu'on devient écrevisse.

  4. Quand je viens lire les participations des merveilleux écrivains de l’agenda ironique, je me sens d’un coup si petite. Ton texte est captivant. Merci pour ce beau moment passé à Tromelin.

  5. Foisonnant ! Comme le sont les récits épiques où s’entremêlent les tempêtes, les océans, les destins, les vies ! Très intéressante histoire qui relègue Robinson dans les plates-bandes des contes de fée. Merci Jacou.

  6. Quelle belle histoire revisitée, j’avais lue celle écrite par Irene Frain, mais j’aime bien mieux ton écriture et ta présentation,
    et cette chanson qui revient dans ma tête « Emmène-moi voir la mer, fais-moi boire l’océan, emmène-moi dans les airs, aime-moi dans le vent »
    Merci

  7. Je me suis laissé surprendre en parcourant ton histoire, vraiment bien amenée. C’est une belle découverte à foisonnitude que celle de Tromelin et de sa carte maritime parsemée d’îles-poèmes.
    Quelle créativité et quel talent tu as. Je suis sous le charme.
    Superbe appareillage pour l’agenda d’avril. Merci pour le voyage en magie Jacousienne.

  8. Pingback: Agenda ironique, Bienvenue à bord – Écri'turbulente, c'est en écrivant qu'on devient écrevisse.

  9. Pingback: Bienvenue à bord (recapitulitude de l’agenda ironique d’avril) | Carnets Paresseux

  10. Quelle épopée et narrée à la fois précisément et poétiquement, j’en ai des frissons pour ces pauvres esclaves oubliés ! L’exposition Tromelin t’a inspirée et tu en as fait une petite merveille ! Bisous 😉

  11. L’histoire a aussi été contée par Robert Merle, dans son roman ‘L’ile’,
    Evidemment ton reportage à Tromelin est bien en rapport avec le thème !

  12. Merci pour cette histoire que je ne connaissais pas …quelle tristesse cet abandon…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :