Agenda ironique de mai 2016

Ecrit pour l’agenda ironique de mai 2016, proposé par Emilie et Camille

Thème proposé: En attendant le prochain pont

Un pont, ça peut être long, très long…

  • Où tu es? Ça fait deux heures que je t’attends!
  • Dans les embouteillages…
  • Quoi? Ne me dis pas que tu es encore à la cave de Bac…
  •  Je suis sur le pont d’Aquitaine!
  • Je t’avais dit de prendre le pont tournant!
  • J’ai bien essayé; mais je ne l’ai pas trouvé.
  • Bien sûr; il a été démoli!
  • Alors pourquoi tu m’as dit de passer par là?
  • Pas sur celui qui a été démoli! Sur l’autre!
  • L’autre? Je te signale que l’autre, il est fermé.
  • Non! Pas possible!
  • Et si! Il y aurait des problèmes de joints, je sais pas trop…enfin, ça marche pas. Donc, je suis sur le pont d’Aquitaine; mais tu sais avec les travaux, ça roule pas vite…Oh, dis donc, tu devineras jamais ce que je vois!
  • Un autre pont, sans bouchons, sans travaux, que si tu avais eu la bonne idée de passer dessus…
  • Hé, qui c’est qui m’a dit de prendre le pont tournant, c’est pas toi, peut-être?
  • Arrête de tourner autour du pont; qu’est-ce que tu as vu?
  • Trop tard, il est déjà passé!
  • Ça y’est? T’as passé le pont!
  • « C’est tout de suite l’aventure »
  • Quoi?
  • Rien, je chante.
  • Monsieur chante, et moi je regarde passer les, le l’Airbus…
  • C’est ce que je voulais te dire, j’ai vu l’Airbus, tout à l’heure. Enfin, un morceau.
  • Hébé, il va plus vite que toi. Tu aurais dû prendre le bus, toi aussi.
  • Ça va pas, pour me taper les bouchons des quais.
  • Pas le bus, le bus en bateau, tu serais passé sous les ponts, tu aurais salué « La belle Garonne Et les jardins de Bordeaux »*
  • Qu’est-ce que tu racontes?
  • Hölderlin.
  • Quoi Hölderlin?
  • Un poète allemand qui a séjourné à Bordeaux; il venait comme précepteur des enfants d’un consul d’Allemagne; il espérait aussi rencontrer Napoléon…
  • Ah, oui, Napoléon comme le pont de pierre.
  • C’est exact.
  • Et il a dix sept arches, comme dans Napoléon Bonaparte.
  • Oui, enfin, c’est ce que l’on raconte. En réalité, quand les troupes de l’empereur, se rendant en Espagne, arrivent à Bordeaux, il n’y avait encore aucun pont. Ils durent traverser le fleuve en barque; et tu penses bien que ça prit du temps. Napoléon, ça lui plait pas; il ordonne aux bordelais la construction d’un pont. En Espagne, ils prennent la pâtée. A Bordeaux, y’a plus de sous pour construire le pont; il devait y avoir dix neuf arches; mais la Garonne, elle se laisse pas faire comme ça. On lui construit un pont avec dix sept arches de pierre; et le Napoléon, il a même pas pu y assister à l’inauguration, vu qu’il est déjà mort. Et Bordeaux, comme ça, s’est agrandie.
  • Comment ça?
  • Hébé, ils ont pris un grand morceau de la rive droite.
  • Et pour le pont Mitterrand, c’est lui qui l’a ordonné?
  • Non, le pont d’Arcins, c’est lui qui l’a  inauguré, et pour lui rendre hommage, plus tard, ce pont a été  baptisé le pont François Mitterrand.
  • Dis donc, c’est compliqué les ponts chez vous. Le grand pont levant, ouah, c’était beau, quand il s’est levé pour l’Hermione, et l’Hermione, aussi…heu, qu’est-ce que je disais? Ah, oui, c’est Chaban Delmas qui l’a inauguré?
  • Le pont BaBa? Non, pas du tout. Il a failli s’appeler Toussaint l’Ouverture…
  • Qui? Chaban Delmas?
  • Le pont; enfin, tout le monde était pas d’accord, y’en a qui disait on n’a qu’à l’appeler du nom de la rue qui le prolonge, Lucien Faure…
  • C’est qui encore cet illustre inconnu?
  • Ah, tiens, c’est pas bête, comme question; je sais pas, moi non plus. **Enfin, nous on préfère continuer à l’appeler Baba, de son premier nom.
  • C’est vrai on en reste baba, quand on le voit. Dis, c’est à cause de Toussaint l’Ouverture, du rhum, qu’on dit baba?
  • Non, d’abord, il s’appelait pont Bastide-Bacalan. Le rhum, c’est près de la gare, et de la passerelle Saint Jean. L' »entrée magique » de Bordeaux.
  • ?
  • François Mauriac.
  • Dis-donc, pourquoi on l’a pas appelée passerelle Mauriac?
  • La passerelle Gustave Eiffel*** est le premier pont de chemin de fer de Bordeaux.
  • Faudrait savoir: c’est Saint Jean ou Eiffel, son nom?
  • Eiffel; Eugénie a pris le premier train qui est passé dessus.
  • Eugénie, ta petite amie?
  • L’impératrice, la femme de Nap…dis-donc, comment ça se fait que tu connais Eugénie?
  • Ta copine, y’a longtemps…Et l’autre, la femme à Napoléon, elle aurait pu inaugurer le pont.
  • C’est pas la femme du premier, mais du troisième…Mais tu m’as pas dit comment tu la connaissais Eugénie?
  • J’ai oublié, c’est vieux, tout ça; depuis, beaucoup d’eau est  passée sous le pont Saint Jean, Mitterrand, Baba, Garonne, Aquitaine, Eiffel, t’as vu comme il est beau avec ses illuminations en forme de croix, heureusement qu’ils l’ont pas démoli…
  • T’es où là?
  • Hébé, sur Napoléon, enfin, sur le pont de pierre.
  • Quand même, c’est pas trop tôt. Moi, je suis à côté du lion de Stalingrad.
  • Je te vois.
  • Tu me vois?
  • Je suis en train…
  • T’as pris le train? Où ça?
  • J’ai pas pris le train! Je descends du tramway.
  • T’as pris le tramway? Et ta voiture?
  • Elle est sur le pont.
  • Ça va pas de laisser ta voiture sur le pont d’Aquitaine!
  • Sur le pont, chez un garagiste!
  • T’es en panne? Qu’est-ce qu’elle a ta bagnole?
  • Ben, je sais pas, figure-toi. Et le garagiste, non plus, vu qu’il fait le pont.

LION

* Extrait du Poème d’Hölderlin « Souvenirs » (Andenken) (1803 ou 1804)

**Lucien Faure : 1801- 1877, issu d’une famille protestante de Jonzac, associé d’une société bordelaise qui fait le commerce des vins, produits alimentaires et coloniaux, il réussit dans l’armement maritime.
Hormis sous le second empire, où il se retira pour ne pas prêter serment, il fut membre de la chambre de commerce.
Par ailleurs dévoué à des sociétés de bienfaisance et membre du consistoire protestant. (Lu dans l’ouvrage de Mme Descas )

***En 1860, Gustave Eiffel, alors jeune ingénieur de 27 ans, participait, pour la première fois,en tant que chef  chantier,  à la construction d’une passerelle franchissant la Garonne, pour permettre le passage des trains entre les deux rives.

Il sauva la vie d’un ouvrier en plongeant après lui dans le fleuve pour l’en sortir avant qu’il se noie.

 

 

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Catégories : Agenda Ironique, CHRONIQUES BORDELAISES, Jeux d'écriture | 18 Commentaires

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18 réflexions sur “Agenda ironique de mai 2016

  1. Très drôle, particulièrement la fin…
    Bravo Jacou !
    Bises.

  2. Jolie pirouette … la fin 😉

  3. Yes, MA ville en pâture à ta plume, tu m’as bien fait sourire !

    • Une autre blogueuse de Bordeaux! Chouette!

      • Et voilà deux bordelaises au bord de l’eau, au bord de l’aise !
        encore un de ces dialogues logico-absurdes à la façon Jacou : splendide et hilarant :))

      • J’y ai vécu toute mon adolescence, je l’ai quittée après la naissance de ma fille aînée, et je garde une grande tendresse pour cette ville que je considère comme la mienne, même si je n’y vis plus. Je l’aime profondément…

  4. J’ai quitté la Gironde et Bordeaux; et au bout de trente années, j’y suis revenue. J’aime énormément Bordeaux; j’habite une banlieue proche; je me régale toujours d’y aller.

  5. Pingback: L’agenda ironique de mai : par ici les textes ! – Camille Lysiere

  6. Quel tournis bien tourné, j’en ai la tête toute retournée, mais c’est drôlement enlevé tous ces tournants de ponts levés, baissés, tourneboulés et ces noms qui s’enchainent formant un rythme soutenu qui vous tourneboule. Bravo Jacou. Même si on n’est pas de Bordeaux et qu’on n’y est jamais allée, ce n’est pas ennuyeux pour un pont !

  7. Quand on pense que ce dialogue n’aurait jamais existé si la Garonne ailleurs s’en était aller couler !! Merci à elle pour sa contribution et’ merci à t’oi pour ce bout de chemin partagé !!

  8. Quel maëlstrom et que de ponts ! On se prend à aimer Bordeaux ! Bravo Jacou ! 🙂

  9. Pingback: AGENDA IRONIQUE DU MOIS DE MAI : LE VOTE | Les Petits Cahiers d'Emilie

  10. laurence délis

    Oh, merci pour la balade bordelaise ! C’est un peu comme un retour chez moi… Nostalgie, quand tu nous tiens ! 🙂

  11. Quel dialogue!
    Je ne connais pas bien cette ville mais on sent que tu t’es régalé à écrire ce texte, à la fois fin et relevé:D

  12. Le problème avec les ponts c’est bien les embouteillages
    Première fois que je ne m’ennuie pas dans un embouteillage !
    Extra Jacou 🙂

  13. D’accord avec Asphodèle, tu nous donnes le goût de Bordeaux ! Il doit bien couler un peu dudit vin dans la Garonne pour donner la folie des mots ainsi, déchaînés et qui tombe pile (de pont) ! Jubilatoire !

  14. C’est le pompon si sa bagnole est sur le pont du garagiste,
    mais ça ira vite si le garagiste est sur le pont, hein?
    C’est drôle, ce dialogue de sourds, j’aime

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