Le cauchemar de Gisela (3)- après Suite pour Sucre d’Orge

Après Suite pour Sucre d’Orge (2), voici

Le cauchemar de Gisela

Ainsi passaient les jours, poussiéreux, de même que les nuits. Ainsi passait le temps, ennuyeux, de même que la pluie.

Pierrot, Gisela ne se parlaient plus. Elle tentait vainement de relacer son chausson, pestant en silence. Il prenait son mal en patience, regrettant le temps béni, où objet d’ornement adulé, il trônait sur…

Tiens, une nouveauté. Tous les regards se portèrent sur elle. Grand tableau, genre dix-huitième siècle, paysage ennuagé, délicieux et folâtre, angelots fripons, fleurs indiscrètes et cet escarpin! Oh! Lancé par un pied mutin; et puis, oh! il y en a un autre, toujours chaussé, et ces bas blancs si troublants, et ce jupon, une merveille qui dévoile, sans dévoiler; et ces bras parfaitement dodus, qu’on aimerait…et le tour de  cou ; oh! embrasser, dénouer tout cela, être l’escarpin, les jupons, la chemise, toutes ces frivolités…

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Pierrot ne dit mot. Arrange sa mèche. Il se méfie un peu. Ne voudrait pas tomber amoureux; car cette  apparition, si jolie soit-elle, n’en est pas moins une bergère. Tombé une fois, de Sucre d’Orge en Gisela, il n’a pas du tout envie que cela recommence. A celle-ci, c’est décidé, il ne donnera pas de prénom, se contentera de Bergère.

La demoiselle, affable, sourit à tout, dans la boutique; continuant à se balancer, comme si de rien n’était.

Les esprits échauffés, se mettent à rêver; s’endorment, espoirs au coeur.

« Oh! Mais, ça suffit ces grincements! Je voudrais dormir! »

Réveillés en sursaut, tout le monde se tourne vers Gisela. « Elle arrête jamais de se balancer? Jamais elle dort? Vous entendez  ce boucan! »BALANçOIREthumb_mozart_amis_fragonard-300x300

Une voix douce se fait entendre: » Pardonnez-moi, Gisela, si je vous import…

 » Mais un peu que vous m’importunez! Dans la journée, passe encore…mais la nuit! Et puis vous avez de la chance, vous, vous n’avez pas de lacets à vos chaussures. Le peintre, il  vous a pas demandé de poser pliée en deux! »

Tout le monde,  tout à fait réveillé, suit la conversation.

 » C’est que, justement, je ne devais pas arrêter de me balancer. Il voulait prendre le mouvement  de mes jupons…

 » C’est pas une raison pour « s’en balancer et se moquer de nos nuits blanches! »

 » Désolée, si je pouvais…

 » Mais dites quelque chose, les autres! Voyez si vous pouvez pas l’arrêter! Je sais pas, moi! Attrapez les cordes, retenez la! »

D’un coin de la brocante, une voix, un brin moqueuse, chante:

« Une bergère sur une balançoire,

 Se balançait, nuit et jour, dans les branches.

Elle était belle, et l’on pouvait voir

Ses jolis pieds, soulever son jupon de moire. »

Et tout le monde, de reprendre en choeur. Même l’homme en redingote s’y met.

Bergère pousse un cri:  »  Je le reconnais! C’est lui! » Et  s’évanouit.

Alors l’homme à la redingote, levant sa canne à pommeau d’argent:  » Je me présente. Hercule Granger. Enfin, je la retrouve. » Et tout en lissant ses favoris, se dirige, allure  conquérante vers Bergère.

Y’en a qui ont de la chance. Ce n’est pas à moi que cela arriverait. Hé, qui sait? se met à espérer Gisela.

 » Monsieur, pourriez-vous m’aider à lacer mon chausson. Oui, je suis danseuse étoile. Vous ne m’avez pas encore vue? Sans doute, mon cher ami, étiez vous en voyage, quand je me produisais. »

 » Mademoiselle.  » Il s’incline bien bas, poursuivant sa route.

Ses lorgnons sont sales ou quoi, à ce … Aïe, mon dos!. La prochaine fois, pour les heures de pose, en plus du salaire, je négocierai des séances chez le kiné! pense Gisela; qui n’en surveille pas moins notre élégant.

Les chevaux jaunes piaffent de plus belle, se cabrent, hennissent, et d’un seul élan, approchent Bergère, freinent des quatre fers, barrant le passage à l’inconnu. Celui-ci s’époussette, manteau couvert  d’une mince pellicule de  terre ocre.

Bergère ouvre enfin les yeux. La balançoire ne s’agite plus.

 » Bergère, enfin, je vous retrouve. »

Bergère s’agite, veut s’élancer; lance des regards désespérés.

 »  Ma chère, vous ne m’échapperez plus. J’ai donné ordre que toutes les escarpolettes du pays soient empêchées de s’envoler. »

A ces mots, sous des hennissements déments,   pattes menaçantes, dressées haut, poitrails puissants, naseaux furieux, les chevaux retombent brutalement sur l’inconnu à la redingote. Il s’en fallut de peu qu’ils ne l’écrasent. Celui-ci recule, heurte Pierrot, chute, entraînant celui-ci, se redresse, lisse ses favoris en désordre, remet tout en place, effaçant une grimace douloureuse, et claudiquant, réintègre, essayant une allure digne,  son cadre. Adieu impeccables gilet bleu très clair, cravate gris perle. Le lorgnon pend lamentablement.

 Stupéfait et saisi, l’instant d’avant, tout le monde, maintenant, éclate de rire.

Bergère se penche vers Pierrot: « Oh! mon pauvre Pierrot. Vous ne vous êtes pas fait trop de mal? »

Pierrot frotte sa tête: « Ce n’est rien, jusque quelques égratignures. » Pas seulement à ma tête, songe-t-il, un peu pantois.

Gnagnagna, gnagnagnagnagna, murmure rageusement Gisela.  » Bon, maintenant que tout est rentré dans l’ordre, on peut dormir?! »

 » Mademoiselle Bergère, j’ai une question à vous poser. Pourquoi avez-vous eu peur de la redingote; je veux dire d’Hercule Granger. Maintenant qu’il a compris que  vous êtes protégée, vous pouvez bien nous le dire? »

 » Ne croyez pas cela, cher ami; cet homme a plus d’un tour dans son sac. »

« M’étonnerait qu’il quitte son cadre de sitôt, le bonhomme! »

« C’est fini! Y’en a qui veulent dormir! »

Quelques heures de sommeil, encore, et le jour se lèverait.

 

Notes de Jacou: tous les mots en italique sont repris de la description des chevaux et de l’homme à la redingote, faite par Carnets Paresseux dans son texte En vis-à-vis.
Et merci à Gibulène pour sa suggestion, quand à la chanson.
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Catégories : E comme écriture, Les mots scénographent | 6 Commentaires

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6 réflexions sur “Le cauchemar de Gisela (3)- après Suite pour Sucre d’Orge

  1. Pour respecter la chanson originale j’aurais mis « se balançait, nuit et jour, dans les branches »……… bon je sais, je chipote !!!!

    • Chipoti, chipota,
      Toujours la bienvenue,
      Seras!
      C’est corrigé!
      Comme je suis handicapée rythmique, j’ai tourné et retourné les phrases, mais ta suggestion me satisfait; Et toi? 😉

      • ça colle mieux à l’original 😉 Montand doit être content 😀 m’en vais voir la chanson de Blanche Neige maintenant 😉

  2. Joli ! et d’ici à ce que le jour se lève, on peut espérer une suite….
    Merci de faire vivre les petits pensionnaires de la vitrine de l’Antiquaire (qui, si je comprends bien, a désormais un Fragonard dans sa boutique !!)
    🙂

  3. Pingback: Poussez, poussez l’escarpolette (4) | Les mots autographes

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