A livre ouvert

Ecrit pour l’AGENDA IRONIQUE  de mai, proposé par Rebecca.

  Ce mois-ci,  pas de restriction du nombre de mots.Thème du mois:
LA PARESSE
Consignes (4)
• Créer une histoire autour de la paresse. Pas « placer la paresse dans le texte »: l’ histoire doit avoir pour sujet principal la paresse.
• Histoire  construite autour de deux personnages.
• Utiliser les mots suivants, dans l’ordre qu’il vous sied:
caravansérail, ubac, litanie, vautour, cloître, tocsin, ivraie, conte, sofa, ventre.
• Utiliser les cinq modes de conjugaison de la langue française:
l’indicatif, le subjonctif, le participe, l’infinitif et l’impératif.
2 votes (texte + prochain organisateur) seront ouverts à partir du 15 mai.
Vous pouvez  commencer à poster le lien vers votre texte , jusqu’au 15 mai à midi.

A livre ouvert

Je suis allongé là, yeux perdus dans le ciel.
Un nuage, ile paradisiaque aux contours incertains, flâne, devient oiseau-lyre ; le voici, déformé, déformant, ventre énorme, formes hippopotamesques.
L’herbe est douce à mon corps. Je ne pense à rien, je suis bien.
– Julien !!!!
– Où il est, encore çuila ? Ce bon à rien.
– Sûr qu’il a pas inventé la poudre, mais là, c’est l’heure de rentrer les vaches. Il est pas dans le pré. Où est-ce qu’il traîne encore, ce feignant ?
« Il a pas inventé la poudre » Combien de fois l’ai-je entendu cette phrase. Je n’ai pas inventé la poudre, ça non. Surtout celle qui nourrit les canons, et j’en suis très fier. Au moins, ne suis-je pas responsable des millions de morts, qu’elle a pu causer.
Il y a bien la poudre de Venise, celle qui me fait rêver à La Sérénissime. Mais je n’en suis pas l’inventeur.
Je pense à la poudre de riz, terme qui m’intriguait quand j’étais petit. Depuis, j’ai appris qu’elle s’obtient par broyage du riz complet. Je garde en mémoire cette image d’un homme, corps tout entier protégé du nuage de poudre, vision d’un être ridicule et effrayant à la fois, un cône de papier, si long et si pointu, dans le prolongement de son nez. Allure grotesque d’un personnage de la Commedia Dell’arte, ou vautour surgi de ténèbres infernales.
Alors, il reste la poudre de perlimpinpin. Perlimpinpin,joli mot. J’aurais aimé l’avoir pour prénom.
– Julien !!!
« Perlimpinpin, rejoins-nous. Ne l’écoute pas. Laisse-la prêcher dans le désert. »
Hélas, les ennuis se rapprochent, fini de voyager dans les espaces imaginaires.
– Julien !!!Bon à rien.
Tiens, la patronne fait dans la poésie. Il faut que je réponde.
– Voilà, voilà, madame Firmin. De ce pas, je vous rejoins.
– Où te caches-tu, espèce de vaurien.
– Dans la lavande et le romarin. Les vaches aiment bien.
– C’est quoi encore ces sornettes ?
– Surtout les vachettes.
– Tu me fais un fichu vacher, en attendant. Rentre les vaches. Il se fait
tard.

Finie la poésie.
Vacher je suis, vacher je resterai.
Je rassemble mon troupeau, le conduis à l’étable
– T’as pas encore fini ! Tes mains doivent pas être usées, à l’allure où tu vas.
– Je n’en ai plus pour longtemps.
– N’oublie pas les poules. On a vu le renard. C’est l’Eglantine de l’Ubac, qui me l’a dit.
– Ne vous inquiétez pas ; vos poules sont plus en sécurité que des nonnes dans un cloître.
– Blasphémateur !
– Pourquoi ? Des nonnes, dans un poulailler, on n’en verra jamais, tandis, que des poules dans un cloître, cela s’est déjà vu.
– Plutôt être sourde que d’entendre ça.
« Sourde… et muette. J’apprécierais. » Les seaux emplis de crème mousseuse, la traite est terminée ; je prends congé des rouquines, blondes d’Aquitaine et leurs cousines normandes, jetant un dernier regard sur ce caravansérail rupestre.
– Tu as pensé aux poules ?
– Je suis allé voir. Elles sont bien installées, prêtes pour passer la nuit, aussi confortablement que Mercedes sur son sofa.
Mercedes, un court instant, dresse deux oreilles radars ; rassurée, reprend sa position favorite de chatte indolente.
– Celle-là, elle passe son temps qu’à dormir.
– Les chats sont vaillants, la nuit. Il faut bien qu’ils se reposent le jour.
– Hum, défends-là, tant que t’y es ! Va mettre le couvert, au lieu de dire des bêtises.
– C’est-à-dire que je ne mange pas ici, ce soir.
– Quoi ? Après tout le mal que je me suis donnée pour le souper, tu restes pas. Et d’abord, où tu vas ?
– J’ai, heu…j’ai rendez-vous.
– Huhu, je la plains la pauvre, mais va, elle tardera pas à s’apercevoir de ce que tu vaux. C’est qui ?
– Vous ne la connaissez pas.
– Elle serait pas de l’autre village ? On m’a dit qu’on t’avait vu au bal, la dernière fois. Ah, ça, pour courir le guilledou, tu es plus vaillant.
– A demain, madame Firmin.
– C’est ça. Et ne m’oblige pas à te sonner le tocsin, comme l’autre fois. Si c’est pas malheureux, moi, à ton âge…
Depuis le temps…sa litanie, je la connais par cœur… et n’y fais même plus attention.
Eglantine m’attend, images embellies par le miroir de ses yeux ; nous échangerons des mots poésie, rêves douceur, complices dans la nuit; faite de cette ivresse, où le bien et le mal n’existent plus, où tout devient possible, où l’on est humble et victorieux, fort et faible, où bon grain devient ivraie.
Demain, quand il fera jour, redevenu Julien le vacher, je lirai, sur l’écran du ciel, ces contes ennuagés ; la nuit venue, dans un baiser, à Eglantine la fermière, je les offrirai.

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Catégories : Agenda Ironique, Jeux d'écriture | 6 Commentaires

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6 réflexions sur “A livre ouvert

  1. Rebecca Zartarian-Arabian

    Bravo pour ta participation. 🙂
    Concernant ton texte, il aurait été dommage de nous passer d’un tel style : quel plaisir ! ❤

  2. Pour un paresseux, il travaille beaucoup, je trouve… 😉

  3. Pingback: Les votes pour le concours « Agenda ironique  du mois de mai | «Rebecca Zartarian-Arabian

  4. laurence délis

    Julien poète rêveur… La paresse a du bon 🙂

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