Défi du mois de février- Rien ne sert de courir…

Envoyé sur écritoire, mois de février Un nouveau mois, un nouveau défi.Ce mois le plus court de l’année pourrait être un mois totalement libre, sans contrainte aucune, propice à libération, à création sans entrave. C’est le moment aussi de fouiller dans nos archives et de remonter à la surface tel ou tel texte, poème, nouvelle, écrits il y a des années.

Ce texte, sorti de mes archives, écrit pour COPIE DOUBLE, atelier d’écriture en ligne. Sujet proposé: La lenteur est-elle une qualité ou un défaut ? Progresser lentement ne serait-il pas un art de vivre ?

Avec un clin d’oeil à un certain Carnet… 😉

Rien ne sert de courir…

Lundi matin.
Je me lève sans grand enthousiasme. Aller au journal, pourquoi faire ? Ecrire encore une chronique sur les chiens écrasés. Pauvres bêtes. Mais qu’on leur fiche la paix, un peu. Qu’on leur laisse vivre leur vie !
Je prends les transports en commun, au milieu de ces gens qui somnolent, maussades et fatigués d’avoir quitté leur lit trop tôt, horloge biologique dérangée et détraquée par tous ces réveils obligés.
Au journal, le patron m’attend : « Darigaud, j’ai quelque chose de nouveau pour vous. »
(Bonjour mademoiselle Darigaud. Avez-vous passé un bon week-end ? pensais-je.)
« Bonjour patron ; Ah ! Bon, je fais la chronique des m …matous écrasés. »
« Pas du tout. Ma chère, vous allez interviewer un paresseux. »
« Un paresseux ! Et qui ça intéresse ?»
« Vous avez rendez-vous avec le directeur du Zoo. »
« De mieux en mieux. Le directeur du Zoo serait paresseux. J’aurais jamais pensé qu’on pouvait se la couler douce, dans un endroit pareil. »
« Non, je vous parle d’un animal. »
« Le premier avril, c’était hier, patron. »
« Je ne plaisante pas, Darigaud. C’est bien un animal que vous allez interviewer. »
Je pars au Zoo, pourquoi, au juste ? Enfin c’est toujours mieux que les toutous écrabouillés.
A l’entrée, je montre ma carte de presse. « Bonjour, mademoiselle Darigaud. Suivez-moi. On vous attend. »
Le gardien ouvre la porte d’un bureau : « Monsieur Cossard, mademoiselle Darigaud est arrivée. »
Un homme me tend aimablement la main : « Bienvenue, mademoiselle. Très heureux que votre journal fasse un article sur la mascotte de notre Zoo. »
Il m’entraîne au milieu de paysages peuplés d’animaux sauvages, aussi divers que variés. Certains, occupés à se nourrir, d’autres allongés, profitant du soleil. D’autres, encore, entourent avec confiance les soigneurs ou s’approchent, curieux, à notre passage.
Des feulements, sifflements, caquètements, chants modulés, grognements accompagnent notre marche.PARESSEUX290px-Bradypus
« Nous sommes arrivés. »
D’abord, je ne vois rien. Qu’un enchevêtrement de branches et de lianes. Puis j’aperçois le plus adorable des animaux qu’il m’ait jamais été donné de voir. Tête ronde, yeux arrondis, bouche fendue sur un large sourire. J’ai très envie de le câliner.
Tout de suite, la communication s’installe entre nous : « Bienvenue Darigaud. Vous me plaisez. Je veux bien répondre à vos questions. » Ces paroles dites d’une voix feutrée ; on dirait une berceuse.
« Bonjour monsieur Paresseux. Je ne sais pas quoi dire. C’est trop merveilleux. » Je suis sous le charme. Quelle rencontre !
« Faites comme moi. Prenez votre temps. »
Fascinée, je contemple Paresseux étaler ses immenses bras, un à un, rejoints par ses membres postérieurs, lentement, tellement lentement que l’on croirait des mouvements filmés au ralenti. Mais non, c’est bien réel. Et c’est cela qui est prodigieux!
Je pense à ma grand-mère, se moquant de moi : « Petite vitesse et grande lenteur », m’appelait-elle. Ai-je devant moi mon égal en « petite vitesse et grande lenteur » ?
Il semble que oui. Et même, il me dépasse , si j’ose m’exprimer ainsi.
Il me sourit : « Qui va piano va sano. »
« Vous n’allez jamais plus vite ? »
« Plus mes mouvements sont lents, plus je passe inaperçu. Pas de bruit, pas d’air déplacé. Je parcours en moyenne un kilomètre en quatre heures.»
« Toujours dans les arbres ? »
« Au sol, je rampe si mal. Quand je descends, pour faire mes besoins, je deviens tellement vulnérable. Heureusement, ce n’est qu’une fois par semaine. »
« Vous vivez toujours accroché ainsi, à l’envers ? »
« Oui, je fais tout. Je mange, je dors. Je fais l’amour. J’accouche aussi dans cette position. »
Un bruit. Paresseux tourne sa tête, puis la ramène vers moi. Toujours ces mêmes gestes d’une lenteur calculée, paisiblement.
Je me prends à envier cette vie nonchalante ; loin de la ville, de ses bruits, des horaires, des rendez-vous, des courses contre la montre…
Il a fermé les yeux, un instant : « Mademoiselle, je vais prendre congé de vous. C’est l’heure de ma sieste. Sachez que je me repose dix à quinze heures par jour. Cela fait un de ces biens ! Vous devriez essayer. N’oubliez pas ! Qui va piano, va sano. »
Je quitte à regret cette charmante pers…ce charmant paresseux. Quel délicieux moment, j’ai passé !
De retour au journal, je rédige mon texte.
« Alors Darigaud, il est pas encore prêt, cet article ? »
Toujours pressé, celui-là. Un de ces jours, il va faire une attaque.
Peut-être que s’il passait un instant avec le paresseux, il changerait…

VIVE les PARESSEUX
ou ELOGE de la LENTEUR

« C’est tout ! Ça fait un quart d’heure que vous êtes revenue et vous n’avez écrit que ça. D’ailleurs qu’est-ce que vous avez foutu là-bas ? Vous savez combien de temps vous êtes partie. Six heures !!!J’ai pas qu’ça à faire moi. »
Tournant le plus lentement possible le siège sur lequel je suis assise, je prends mon temps, plantant mes yeux dans ceux du patron. Affichant le plus serein des sourires, je lui déclare calmement, articulant chaque syllabe : « Qui va piano, va sano. »
Furieux, il s’en va.
Je lui lance :« Je retourne interviewer mon nouvel ami du Zoo. Comme c’était l’heure de sa sieste, il ne m’a pas tout dit. A tout à l’heure…plutôt à demain. »
Bruits de verre cassé. Il a claqué la porte de son bureau.
Le lendemain, je n’ai pas mis mon réveil à sonner. Je me prépare à mon rythme, celui des vacances. Dans le bus, je regarde les maisons défiler. Tout est nouveau pour moi. Cette petite place, une fresque créée par des enfants, le clocher d’une église, surmonté d’un coq qui a perdu une patte, un chat roux à l’affût, une maman promenant son bébé, une basse-cour…Tout est là, à sa place, paisible, lumineux. Je respire.
En me rendant au journal, je lis les plaques des rues traversées : rue d’Egypte, rue de la cloche volée, rue du puits fermé…Chacune me raconte sa vie, son histoire. Je voyage en Imaginaire.
« Darigaud, vous avez vu l’heure ? Je vais vous foutre à la porte, moi. Et votre article, il est bouclé ?
«Bonjour mademoiselle Darigaud. Avez-vous passé une bonne nuit ? Oui, patron, je vous remercie. Et vous ? Apparemment, non. »
Il bout, tourne les talons.
« Non, je n’ai pas vu l’heure. Je ne porte plus de montre. J’ai terminé mon article au Zoo, hier soir. Paresseux et monsieur Cossard en sont très satisfaits. A tel point, que monsieur Cossard m’a embauchée pour écrire les souvenirs de Paresseux. »
Il revient sur ses pas : « Comment ? Et qui va faire la chronique des chiens écrasés, maintenant ? »
Je suis déjà partie ; vers mon nouveau métier ; plutôt, je dirais mon passe-temps.
Vivre en harmonie avec celui à qui la nature a donné toutes les grâces et toutes les sagesses : le Paresseux.

QUI VA PIANO, VA SANO E VA LONTANO

Le 6 avril 2013

Jacou

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Catégories : Jeux d'écriture | 2 Commentaires

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2 réflexions sur “Défi du mois de février- Rien ne sert de courir…

  1. Lol excellent ce texte.Bravo

  2. De lettre en lettre, je vous écris ce commentaire, je prends mon temps. Du haut de ma page, je voulais vous dire que j’ai apprécié votre texte, Merci. Une belle balade animalière et en douceur, SVP.

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