La douzième papillote

Ecrit pour les plumes 38 chez Asphodèle, résultat de la bi collecte »humeur du jour » Mon choix s’est porté sur la LISTE N°2 : • Fatigue, ronfler, étoile, cannibale, balthazar, réflexion, emballage, crainte, papillote, caraco, se réjouir, émerveillement, désir, étrennes, apaisement, inhalation, examen, maternité, mot, quartier, quintessence, quelconque.

La douzième papillote

– Où est passée ma douzième papillote ?

Depuis ce matin, grand-père fulmine. Tout le monde en prend pour son grade ; Zorro, traité de cannibale dégénéré boude devant le sapin, Tigresse est allée se réfugier sous une montagne de pulls, d’où on l’entend ronfler.

Nous sommes le vingt trois décembre. Le grand jour approche. Grand père, comme chaque année, cherche la douzième papillote. C’est, chez nous, un rituel ; douze papillotes, comme douze apôtres, douze mois, douze huîtres, douze œufs, douze coups de minuit, douze étoiles sur le drapeau de L’Europe…

– Un, deux, trois…sept, huit…où est la neuf ? Germain, je t’ai vu, tu la caches dans ton dos, ne fais pas l’idiot, rends la moi. C’est malin, neuf, dix, onze, Germain, tu m’as pris la douzième ?

– Je te jure que ce n’est pas moi, grand-père.

– Grand-bère, tu sais bien que tu bas la retrouber. Tu nous fais le coup, chaque année.

Nathalie, ma tante, a levé le nez de son inhalation.

– Garde tes réflexions pour toi, fourre ton nez dans tes affaires ; je ne t’ai rien demandé.

– Ah boui, et qui c’est qui nous batigue, tous les ans, le fingt drois décembre, à râler, enduyer tout le bonde dans la baison, pour retrouber la aaa atchoum! la dou a a a atchoum ! bième babillote ?

– Bouch…mouche-toi ! Tu m’envoies tes microbes.

– Tu boudrais, que je leur bette un emballage, beut-être ?

Et c’est reparti. Nathalie et grand père se chamaillent. Chacun, dans la maison, vaque à ses occupations, sans manquer une miette de leurs échanges de mots doux, tout en se réjouissant d’échapper au courroux de grand-père. Tout le monde connaît l’histoire ; si bien que dans le village, grand-père est surnommé papi Yoyotte. Balthazar, mon grand-père, est né dans cette grande maison. Ses parents, émigrés espagnols, y étaient employés. A l’époque, il n’y avait pas encore de maternité. Ainsi naquit Balthazar, dans la grande cuisine du maître, domaine de mon arrière grand-mère. Son mari s’occupant du vignoble. Ce ne fut pas un évènement quelconque, la demeure du maître étant vide de bruits et de présence enfantines depuis fort longtemps. Cette naissance fut, et je n’exagère pas, la quintessence dans la vie de cette demeure. On ouvrit grand les pièces, on fit rentrer à nouveau le soleil. Ce fut le dernier, et le plus grand émerveillement dans la vie de cet homme solitaire ; qui fit de grand-père son héritier. Bien sûr, des mauvaises langues firent courir de vilains bruits…on ne fit pas de quartiers à la jolie andalouse, qui portait si bien les caracos brodés de la maîtresse disparue. Mais le couple allait sans crainte, fiers de ses origines, et du petit Balthazar. Balthazar avait douze ans, lorsque le maître mourut. Il se retrouvait à la tête d’un grand domaine et détenteur de douze trésors. A chaque anniversaire, il en recevait un . Il les conservait précieusement. Tous les ans, il les ressortait, procédant à un examen minutieux de chacun d’eux.

Tiens, il semblerait que nos querelleurs aient fait la paix. La trêve de Noël, en quelque sorte…

– Et buis quoi, encore ? Du brends tes désirs pour des réalités ? Tu beux que j’étrenne la robe, quelle robe, celle que tu m’as bromise il y a…au siècle dernier !

– Ne recommence pas avec cette histoire. D’abord, je ne t’ai rien promis du tout ; et puis…

– Ouaf, ouaf,  Zorro  se manifeste.

– Zorro, gentil chien, explique lui, toi…

– A aaa atchoum ! Eloigne ce chien dout de suite ! Du sais bas encore que je suis allergique aux boils des anibaux ?

L’apaisement, de courte durée, semblait renaître. Zorro frétillait, grand-père le caressait, Nathalie avait replongé le nez dans son inhalation ; tentant vainement d’empêcher Tigresse de monter sur ses genoux.

Le vingt quatre décembre, nous les petits enfants, alignés en rang d’oignons, attendions le moment ultime. Celui d’avoir le droit de parachever la décoration du sapin. Grand père portait le coffret ; dans le coffret dormaient les papillotes ; onze ou douze ? Seul grand père avait la réponse.

– Mathias, à toi l’honneur.

Mathias recevait des mains de grand père la première papillote ; il la plaçait sur le sapin. Venait le tour d’Evangéline, puis de Rosa, Charles, François, Noémie, Pierrette, Suzanne…au fur et à mesure que se vidait la boîte, chacun retenait son souffle. Le douzième enfant aurait-il le privilège d’accrocher lui aussi une papillotte? La distribution se faisait par tirage au sort des prénoms, placés dans une soupière. C’était le facteur du village qui en avait la charge. Oui, bien sûr, les mauvaises langues allaient bon train…C’était, lui aussi, qui faisait office de Père Noël. Les enfants ignoraient tout de l’ordre de distribution.

– La onzième, pour Thibaud.

Ne restait plus que Franck, prêt à fondre en larmes. Grand père fouillait ses poches, inspectait les souliers placés près du sapin, secouait son mouchoir, s’approchait de Franck, lui tapotait la tête, et faisait sortir de ses boucles brunes un objet, qu’il lui tendait, l’air gentiment grondeur : « Ah, coquin, je te tiens ! C’était donc toi ! ».

Franck plaçait fièrement la douzième merveille.

Le sapin brillait de l’éclat doré de douze pendeloques, cristal soufflé de Murano. Sonnaient alors les douze coups de minuit.

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Catégories : Jeux d'écriture | 13 Commentaires

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13 réflexions sur “La douzième papillote

  1. marlaguette

    Voilà un drôle de rituel joliment illustré !

  2. Elle est grandiose cette histoire ! Le début d’une saga ? Vraiment. J’ai beaucoup aimé ! Tu racontes aussi bien les histoires que tu écris de jolis poèmes, bravo ! 😉

  3. Oui j’ai adoré. Et tu sais que j’ai compté sur la photo pour vérifier ? rhôô ! il y en a bien douze !

  4. Une veille de Noël comme on en connait dans beaucoup de famille nombreuse, et même le chat et même le chien font pareil, bonnes fêtes à toi

  5. martine27

    Voilà un charmant conte de Noël, mais j’avoue que mon passage préféré est l’envoi de microbes emballés, j’adore !

  6. Un joli moment très bien croqué 🙂
    12 petits enfants … La tablée doit être sympathique 🙂

  7. Emilie

    Bonjour
    MIAMM! Ce doit être la meilleure, cette 12 eme papillote. Un doux conte qui donne envie d’être en famille.
    Bonnes fêtes de fin d’année

  8. je cherchais Balthazar sous la table du salon, pendant que Pépé cherchait la douzième papillote ! Le coquin ! Il a su faire durer le suspens et mettre de l’animation dans la maison.
    Je me souviens d’une année où j’ai bien failli ne pas entendre le douzième coup de minuit !
    Nous avions décidé avec des amis, de croquer un grain de raisin à chaque coup égrené par la pendule de leur salon. Les grains de raisin étaient trop gros, nous riions aux éclats.. paf… fausse route ! Un peu plus, plus de Marie-Jo ! 😀
    Bravo pour le texte.

  9. dimdamdom592013

    Oh que j’ai adoré!!! Cela me rappelle mes Noël de petite fille où impérativement pendant que ma mère faisait les décorations, mon père s’ingéniait à la faire grimper au sapin et nous, nous craignions toujours que le soir il n’y aurait pas de réveillon hihi!!! Je me souviens bien aussi de ces papillottes, c’était très courant en Lorraine 😉
    Bisous jacou et merci pour tes mots réconfort!!!
    Joyeux Noël.
    Bisous
    Domi.

  10. Oh j’aime! Complètement absorbée par cette histoire et tout ce qui fait l’ambiance d’une grande famille.
    Merci Jacou et joyeux Noël

  11. c’est vraiment très très bien écrit, cette histoire!
    (je ne sais pas du tout ce que sont des papillotes, à part celles qu’on met dans les cheveux ou autour des darnes de saumon à cuire au four ;-))

    • Merci Adrienne, et merci à toutes les blogueuses de leurs commentaires.
      J’ai découvert les papillotes(celles de la photo), lorsque j’ai habité en Savoie, c’était une tradition, là bas pour Noël. J’arrivais de ma Gironde natale. Maintenant, il y en a aussi à la vente en Gironde.
      Concernant les papillotes, il y a celles utilisées pour le rituel religieux israélites, longue mèche bouclée de cheveux placée de chaque côté du visage, chez l’homme.
      Bonnes fêtes

  12. Pingback: Tradition théâtralisée | Les mots autographes

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