Les modèles

Ecrit dans écristoire, co-écriture, Projet 2

Précisions:

– chaque auteur lance un titre à partir de l’illustration proposée et une première page de texte pouvant aller jusqu’à 1000 mots

– à la suite de cette première page, les autres auteurs suivent le récit en écrivant chacun un texte allant de un paragraphe (300 mots) à une page (1000 mots )

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Sur une peinture de Grant Wood (1930) ,  » American Gothic » 

Projet 2 : Les modèles
(lancé par Alphonsine, 16 juillet 2014))
Ils viennent de partir. Et je viens de passer deux mois absolument incroyables, je ne suis pas prêt d’oublier ce couple si particulier. Ils étaient venus me voir en me demandant de les peindre sur une toile. J’ai l’habitude de ce genre de commandes, je peins ou je dessine de nombreux portraits, directement avec le modèle ou à partir de photos.
Adèle et Marc sont venus me voir un matin. Je venais d’arriver dans mon atelier. Au départ, j’ai cru qu’ils étaient frère et sœur. En fait, ils étaient mari et femme. Jamais le dicton « qui se ressemble s’assemble » n’a été plus véridique. Ils étaient avares de mots, parlaient en phrases courtes, se ressemblaient même physiquement.
– Pouvez-vous nous peindre sur toile ? A l’huile ? Pouvez-vous reproduire le fond que nous vous donnerons ? Et pouvons-nous nous vêtir comme bon nous semble ?
J’ai acquiescé à chaque question. Nous avons pris rendez-vous, et ils sont repartis.
Trois jours plus tard, ils étaient là, ponctuels, Adèle portait un grand paquet rectangulaire sous son bras, Marc transportait un lourd sac de cuir et une fourche. En fait, je les avais vus passer devant ma fenêtre dix minutes plus tôt. Ils avaient dû faire le pied de grue en attendant l’heure. Ils sont entrés, m’ont salué, et m’ont demandé à quel endroit ils pouvaient se changer. Je leur ai indiqué le paravent installé dans un coin de la pièce.
Pendant ce temps, j’ai installé ma toile sur mon chevalet, et disposé mes couleurs selon mon habitude. Et puis ils sont apparus, l’un à droite, l’autre à gauche du paravent. Marc portait un tableau représentant une maison en bois située le long d’une route poussiéreuse. Sur la gauche, l’entrée sous une véranda, une fenêtre en ogive au premier étage. Il me semblait voir une maison typique des colons américains du XIXème siècle. Cette impression était confirmée par la tenue de Marc et d’Adèle. Ils paraissaient plus austères que jamais, regardant fixement, tristement, au loin, Marc devant lui, Adèle sur sa gauche. On aurait pu penser qu’ils étaient étrangers l’un par rapport à l’autre, mais en même temps un lien invisible les unissait indubitablement.
Jamais je n’ai eu de modèles plus parfaits. Respiraient-ils encore ? Comme à mon habitude, j’essayais de les faire parler pendant que je traçais les grandes lignes de mon tableau. Il me fallait connaître mes modèles pour pouvoir les dessiner de l’intérieur et extérioriser leurs tempéraments. Las, aucun d’eux ne me répondait. Il semblait même ne pas m’entendre. Il me faudrait donc les peindre avec leurs yeux vides qui pourtant recelaient un je ne sais quoi qu’il me faudrait découvrir pour les représenter avec plus de justesse.
Nous prenions un nouveau rendez-vous après chaque séance, et à chaque fois, le déroulement s’opérait de la même façon que la première fois. Jamais je n’ai pu leur arracher une phrase complète ou une part d’eux-mêmes durant leur présence chez moi. J’avais presque terminé le tableau, et j’avais l’impression qu’ils étaient très satisfaits du résultat. Il n’y a que les yeux qui me posaient problème, je n’arrivais toujours pas à leur donner cette expression de vide et de plein. Finalement, je me suis décidé à terminer coûte que coûte cette peinture pour qu’ils sortent de ma vie. J’étais trop fatigué pour continuer avec eux. C’est donc avec grande stupeur que j’ai constaté que Marc allait parler. Ce qu’il m’a dit est resté inoubliable.(Alphonsine)
Dans quelques jours, ils reviendront, prendre livraison de la toile.
Quelques commandes en attente, des tableaux à reprendre ; réfléchir à cette future exposition, que l’on me propose en France, dans une galerie spécialisée en peinture contemporaine, américaine. Emballer et expédier tout cela minutieusement.
J’en suis là de mes réflexions, quand une jeune fille se présente à ma porte :
– Je viens pour la toile.
– Laquelle ?
– Celle-là.
Elle me désigne le portrait d’Adèle et Marc.
– Mon petit, je ne peux vous la laisser emporter. Elle m’a été commandée par Monsieur et madame Schönbrunn.
– Ils s’excusent de ne pas venir eux-mêmes. En ce moment, ils ont trop de travail à la ferme. Ils m’ont donné un papier pour vous.
En des termes très polis, ils autorisent leur fille Magdalena à récupérer la toile.
– Ainsi tu es leur fille.
Elle acquiesce d’un signe de tête ; tourne les talons, disparaît.

Je suis en France ; vernissage, interview…rendez-vous, commandes.
Je déguste un de ces généreux vins, les images télévisuelles s’écoulent sous mes yeux. « Mystérieuse disparition d’un couple américain ; les voisins interrogés disent ne pas les avoir vus depuis longtemps, seulement quelques promenades à des heures inhabituelles ; une jeune fille semblait vivre avec eux ; les voisins sont formels, ils n’avaient pas d’enfants. Celle-ci ne s’est pas manifestée. »
Stupéfait, je reconnais Marc et Adèle. Ce qu’il m’avait confié, était vrai ; il avait raison. (Jacou)

 

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Catégories : E comme écriture, Jeux d'écriture | 3 Commentaires

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3 réflexions sur “Les modèles

  1. Hou ça fait froid dans le dos, et en même temps tu restitues à merveille l’ambiance de ce tableau…

    • Merci Asphodèle; mais je dois rendre à Alphonsine ce qui appartient à Alphonsine. Je n’ai écrit que la suite de son texte. C’est une co-écriture. Je vais ajouter des précisions.

  2. Jacou, ta suite donne une sacrée inflexion au (beau) texte d’Alphonsine !

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