Vive la liberté

Ecrit pour mil et une sujet semaine 26

SEMAINE 26

source (clic)

Vive la Liberté

Maman m’avait prévenue : « Alice, si tu manges trop de soupe…
« C’est à n’y rien comprendre, disait-elle à ses amies. « Cette enfant m’étonnera toujours. Alors que mes aînées rechignaient à finir leur assiette de potage, elle, elle en redemande. C’est bien simple, elle ne mange pas, elle dévore. »
Mes grandes sœurs, durent bientôt porter mes vêtements. Ce qui ne se passa pas sans grincements de dents. Non seulement, la petite dernière les dépassait en taille, mais en plus, elles devaient se contenter de vêtements déjà usés. Finis les gentils « Alice la Merveille ». C’était plutôt grande nouille, grande asperge ; elles ne rataient pas une occasion de se moquer de moi ; leurs copines s’y mettaient aussi.
Maman semblait, quand à elle, apprécier ma grande taille : « Alice, ma chérie, peux tu me sortir un verre, non pas celui-là, au-dessus, ranger ce sac sur l’armoire, décrocher les rideaux, remplacer l’ampoule grillée…merci ma chérie ; c’est bien pratique une grande fille comme toi. Je ne regrette pas les montagnes de soupe que tu as avalées. »
C’est ainsi que d’Alice la Merveille, je devins Alice la Grande Ogresse.
Il me fallut un nouveau lit ; comme il ne rentrait pas dans la chambre commune, on dut l’installer dans le salon. La journée, tout le monde s’y vautrait, laissant l’odeur des cigarettes, les miettes de gâteau, mes draps froissés ; et lorsque je désirais dormir, mes sœurs trouvaient toujours un prétexte pour prolonger la soirée, devoirs pas finis, longues conversations téléphoniques avec le petit copain du moment…
Un jour, à l’école, je tombais sur une affiche ; une grande dame de marbre tendait un bras ; au bout il y avait une torche. Je la contemplais, émerveillée de sa grandeur. Mon institutrice vit mon regard : « Alice, c’est la Statue de la Liberté, à New York, aux Etats-Unis. Je trouve que tu lui ressembles un peu. » Je crus qu’elle se moquait de moi, mais elle était très sérieuse.
Le soir, à table, j’annonçais : « Quand je serai grande, je veux faire statue de la Liberté. »
Mes sœurs ricanèrent. Maman dit : « Qu’est-ce que tu racontes, ma chérie ? Qui t’a mis de telles idées en tête ? »
« La maîtresse m’a dit que je lui ressemble. » Mes sœurs pouffent à nouveau.
« Mais on ne devient pas statue, comme cela, Alice. »
« Si elle croit que quelqu’un la prendra pour modèle, ce sera pour la faire rentrer au Musée des Horr…
« Virginie !!!! Tu es très méchante. »
« Mais c’est vrai, maman, regarde-là, c’est Berthe aux grands pieds ; et puis, moi je t’avertis, pas question que je mette ses chaussures, quand elles ne lui iront plus ! »
« Vous les lilliputiennes, écoutez-moi bien ; votre sœur a grandi plus vite que vous ; personne, sur cette terre, ne naît parfait. Toi, par exemple, je te rappelle qu’il t’arrive encore de faire pipi au lit ; ce n’est pas ta faute ; personne n’aurait idée de se moquer de toi. Quand à toi, il a fallu que je te fasse opérer d’un strabisme…
« C’est quoi, maman, un strabisme ? »
« Ta sœur louchait, ma chérie. »
Mes sœurs se regardaient, gênées.

Le lendemain, tout sourires, elles me tendirent un paquet : « C’est pour toi. On pense que cela va te plaire. » Elles s’enfuirent, riant.
Je défis le paquet. C’était un livre : « Les voyages de Gulliver. » Il était empli d’images terrifiantes d’un géant saucissonné, menacé par des êtres minuscules ; je tournais les pages, ne comprenant pas grand-chose à l’histoire. Je remarquais qu’il y était fait mention de lilliputiens ; c’est ainsi que maman avait appelé mes sœurs.
Je les remerciais de leur cadeau, le rangeais et n’y pensais plus.
Je n’avais pas oublié la Dame, comme je l’appelais secrètement. Je découpais ses photos, les collais dans un album. Il y en avait en noir et blanc, en couleurs, sur fond de soleil couchant, entourée de bateaux immenses, adossée à des gratte-ciel…un jour, je reçus une carte de Paris ; à ma grande surprise, c’était la Tour Eiffel, flanquée de la Dame ? J’appris alors qu’il y avait une Statue de la Liberté à Paris, plus petite que celle de New York, mesurant onze mètres cinquante. La vraie mesurait quarante six mètres et cinq centimètres, creusée dans du cuivre ; celle de Paris étant en bronze.
Un jour je m’envolais à New York. Je me précipitais, dès que je pus, à Ellis Island, admirer mon idole. Elle était vraiment grande, très grande. Je ne désirais pas la visiter, juste la voir, la contempler. En comparaison de sa taille, je me sentis devenir normale. J’étais géante, et alors ? J’avais sous les yeux cet être, portant fièrement son gigantisme, admirée par une foule de nains. Dont je faisais partie !
Désormais, en paix avec ma grande taille, je posais dans des ateliers de peintre ; j’étais devenue un modèle recherché des meilleurs.
Et vous savez quoi, je vais tourner dans un film, « Le mariage de Gulliver » ; il y est question de mariage, bien sûr, mais aussi d’un voyage de noces à Lilliput. Je vous offre en exclusivité la maquette de l’affiche du film. C’est moi, bien sûr. Mon coude délicatement posé sur la maison de mes sœurs, et si j’appuyais pour voir ?

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Catégories : Uncategorized | Un commentaire

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Une réflexion sur “Vive la liberté

  1. martine27

    C’est délicieusement décalé !

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