Les embarras de Bordeaux

Ma bien chère amie

Sans doute, serez-vous étonnée, lisant ces quelques lignes, de me savoir à…Bordeaux, et non sur la côte basque, comme prévu.
Un de mes passagers s’étant blessé, personne à bord n’ayant suffisamment de connaissances médicales pour lui venir en aide, nous avons été contraints de nous abriter quelques temps dans le Port de la Lune.
Notre séjour, ma foi s’y passe fort correctement et cette belle ville offre de multiples découvertes, pour qui sait se montrer un tant soi peu attentif, voire curieux.
Laissant à tribord le phare de Cordouan, nous avons quitté l’Océan Atlantique pour pénétrer en territoire de Guyenne, longeant les falaises crayeuses saintongeaises , remplacées par les vignobles girondins, faisant face à une côte de sable et de marécages, continués par des vignes.
Quelques rencontres, pêcheurs rejetant les entrailles d’esturgeons à l’eau, un morutier partant pour les Terres Neuvas, des gabares sur la Garonne remontant leur cargaison jusqu’en Corrèze, par la rivière Dordogne.

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En vue des Chantiers du Roi, nous avons amarré l’Abeille ; quelques bateaux, coques renversées, attendant d’être calfatés, grâce à ce bitume stocké dans de grands fûts ; près des chantiers, l’hôpital des Manufactures, grand immeuble austère, ne put nous recevoir ; celui-ci étant un lieu d’accueil pour les enfants abandonnés ; nous partîmes en voiture à travers les rues de Bordeaux à l’hôpital Saint André, où là, nous avait-on assuré, notre ami serait soigné.
Gilbert de Tramont, éternel rêveur, a chuté, s’entravant dans une drisse ; nous pensons qu’il a une fracture, toute tentative pour se déplacer le fait souffrir énormément..
Saint André, hôpital urbain, devant lequel régnait une certaine cohue. Il semblerait qu’un personnage important, n’ayant pas réussi à garder son anonymat, était à l’origine de ce désordre. Nous apprendrons plus tard qu’il s’agit de monsieur Pierre Courtois, peintre bordelais.
Nous avons laissé Gilbert aux bons soins d’un chirurgien, qui a diagnostiqué une fracture simple du tibia.

 

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Sur le port régnait une intense animation, un navire revenant de Saint Domingue, les cales pleines de coton, de café et de sucre. Tout ceci doit être déchargé, transporté dans les entrepôts portuaires. Je ne puis vous cacher, que je suis au fait de cet ignoble commerce, achat et vente d’êtres humains africains, en échange de denrées ramenées en France. A ce sujet, voici ce que je viens de lire dans le Journal de Guyenne : « A vendre -Chaudières de cuivre, pour nègres ; fers, chaînes de nègres, et plusieurs autres ustensiles propres à la traite… ».Me voici dans cette ville, Montaigne en fut maire, La Boétie, membre du Parlement, écrivait un des premiers textes anti-esclavagiste européen, aujourd’hui fière d’être la Ville des Lumières…lumière voilée, tel est mon sentiment. Nous en reparlerons…

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Invités par un négociant en vin, nous fumes transportés dans une embarcation jusque-là inconnue Monsieur van Treblenck nous apprit que ce bateau était en usage sur les côtes de Hollande. Il a ramené celui-ci, origine de la fortune familiale ; un de ses aïeuls s’étant enrichi en construisant et commercialisant ces bus ou busses. La demeure de notre hôte, ouverte sur une cour pavée, se situe dans le quartier des Chartrons. De construction récente, belles pierres blondes taillées dans une des nombreuses carrières girondine. Constance van Treblenck nous accueillit. La conversation du dîner porta sur le vin, les différents crus, l’embouteillage… Apparut la fillette du couple, accompagnée de Nanou, jeune personne à la peau sombre, attachée à son service. Amenée d’une colonie par un lointain cousin, gardant son statut d’esclave, comme beaucoup de ses condisciples placés dans d’autres familles bordelaises, ou envoyés à Bordeaux, pour y recevoir une formation artisanale. Certains sont affranchis, puisque « Toutes personnes sont franches en ce royaume : si tôt qu’un esclave a atteint le sol de France, se faisant baptiser, il est affranchi. » Les tentatives de fuite sont quasi nulles, la couleur de leur peau les en dissuadant.

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Le lendemain, je rendais visite à notre blessé. Le bon travail du chirurgien, la souffrance atténuée, il ne resterait que quelques jours immobilisé.
Nous décidâmes de ne pas quitter Bordeaux sans lui. J’en profitais pour flâner dans le Jardin Royal, parc nouvellement implanté. Bordeaux, en pleine transformation, perd son aspect moyenâgeux, le Château Trompette, en cours de démolition, pendant que se construit le Grand Théâtre, provoque bien des embarras. La récente Place Royale s’ouvre largement tournée vers la Garonne ; les bâtiments l’encadrent, sobres et élégants, ornés de mascarons, certains allégories de Bordeaux, de ses activités commerçantes, culturelles, têtes de personnages célèbres, anonymes. Tous nous racontent une histoire.

 

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Comme convenu, notre blessé a embarqué ce  jour, soulagé d’être de retour parmi nous ; je crus que les porteurs allaient le faire chuter, la gare d’eau étant très glissante.
Je vous quitte, demain nous appareillons. Je sais que je reviendrai à Bordeaux. Séduit malgré tout…peut-être me ferez-vous l’honneur de m’y accompagner. J’en serais très heureux.

Dès notre arrivée au Pays Basque, bien chère amie, je vous ferai part des suites de ce voyage.

Votre dévoué et très respectueux ami Arnaud Lapranne.

 

Ecrit pour Les Plumes 25, collecte des mots de la VILLE: Voiture, rue, immeuble, abeille, théâtre, anonymat, hôpital, animation, pavé, visite, parc,  bitume, bus, fuite, flâner, embouteillages, urbain, gare, cohue, chuter, constant ou constance (petite fleur d’aujourd’hui : vous pourrez utiliser l’un ou l’autre.) Et comme il y en a 21, vous pouvez en laisser un de côté.

 

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Catégories : CHRONIQUES BORDELAISES | 16 Commentaires

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16 réflexions sur “Les embarras de Bordeaux

  1. J’aime bien votre texte, je n’aurai pas penser le faire dans l’ancien temps. J’ai écrit sur Paris c’est moins original.

  2. Un roman épistolaire en devenir ? C’est très agréable cette forme (en fait j’adore les romans épistolaires) ! En plus tu nous mets un peu d’histoire régionale (et nationale en ce qui concerne les négriers), encore mieux, je sens que ça va devenir palpitant ! Par contre, ce serait bien de dater la lettre pour qu’on sache exactement la période, on se doute bien que ce n’est pas jeune mais quand même ! Je chipote, je suis une lectrice exigeante ! 😆 Bravo à toi, ça démarre bien…

  3. Moi aussi j’ai beaucoup aimé le style de la narration, avec cette lettre qui m’évoque un peu un journal de bord. Avec cette écriture un peu désuète et très littéraire, ton récit nous embarque dans la découverte de cette belle ville, au travers de riches descriptions et de rencontres pittoresques.
    J’aimerais bien une suite… Je sens que tu tiens un vrai sujet…

  4. Trsè remarquable et très originale approche du challenge hebdomadaire. Alors que beaucoup d’entre nous sont partis sur l’urbain contemporain plutôt polar, thriller, béton et métal tu as choisi un abord historique en même temps qu’un hommage à ta belle ville. Bravo vraiment.

  5. Chapeau bas. 🙂

  6. Excellent texte qui nous plonge dans l’histoire. C’est très bien écrit, particulièrement documenté et très intéressant. ON en veut encore ! 😀

  7. excellent, vraiment!
    bravo, l’idée et la réalisation

  8. J’en veux encore aussi mais un peu moins long s’il te plait …lol

  9. Texte vraiment maîtrisé, écrit avec amour, cela se voit!

  10. Au départ j’ai pensé à une histoire vécue puis très vite j’ai compris que c’était de l’histoire ancienne. j’ai beaucoup aimé cette balade, reconnaissant dans tes illustrations pas mal d’endroits!!! Très belle image de cette femme de couleur portant sur ses genoux cette petite fille!!!
    Tu as utilisé les mots d’Aspho avec beaucoup d’originalité!!!
    Merci pour ce partage!!!
    Bisous
    Domi.

  11. Quel plaisir ce récit historique,
    un journal de marin de famille accommodé avec les mots de la semaine?

  12. Cette lettre historique fourmille de détails bien intéressants.

  13. ça foisonne d’idées tout ça ;0)

  14. J’espère que tu vas nous faire une suite. C’est vraiment bien écrit et très vivant.

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