ENTR’ACTE

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Mademoiselle Micky Mancel habite le dernier étage, immeuble sans ascenseur, à Montmartre. Toute la journée résonnent des vocalises d’une belle voix de soprane.
Monsieur Alexandre Douillard ne s’en lasse pas. Les voisins ont bien tenté d’expliquer à la jeune fille que…, qu’elle…, enfin, que cela les gênait, jusqu’à la menacer d’une pétition ; mais Alexandre est le propriétaire et il leur a répondu qu’il préférait entendre chanter que grogner, que si cela ne leur convenait pas, ils pouvaient partir. Résignés, les locataires sont restés, depuis le temps qu’ils sont là, ont leurs habitudes, le loyer n’est pas trop élevé…ils ont acheté des boules Kiès, sortent plus souvent leurs chiens, vont au cinéma, à la médiathèque, profitent des réductions troisième âge pour des expositions, visites de musées…et rajeunissent.
Alexandre Douillard est amoureux ; dans le secret de son cœur, il rêve de donner la réplique à Micky, être Ménélas ou Pâris, peu importe. Micky chante tous les soirs aux Bouffes Parisiennes ; et elle est la Belle Hélène.
Né des amours d’Alexandrine Douillard, herboriste et d’un amant de passage, un certain Crassane ; sa voix de ténor avait séduit la mère d’Alexandre, sitôt qu’elle l’avait entendue. Alexandre, joli brin de voix, se prend à espérer…
Abonné du théâtre, il ne rate aucune représentation, connaît par cœur les rôles.
Ayant échoué au concours du Conservatoire, surtout à cause de son physique : « Voire votre poix ou votre poire ne voit pas votre poix, poire et voile ne voix poids », ou quelque chose comme ça.
Bref, sa carrière de chanteur brisée net, il reprit le commerce d’Alexandrine. Faisant contre mauvaise fortune, bon cœur, y ajoutant un rayon spécial « Sentiments », avec amours en cage, fruits de la passion, cerises cœur de pigeon, œillets du poète, pommes d’amour, nombrils de vénus, cuisse-madame, gingembre…Préparant le tout amoureusement, testant consciencieusement les effets sur sa personne, rajoutant une pincée de ceci, une pincée de cela.
Depuis quelques temps, même ses locataires venaient faire provision chez lui ; saupoudrant qui, une salade de cœurs de laitue, rajoutant un peu de cette décoction dans un chou à la crème…
Il remarqua que, plus un seul ne se plaignait de mademoiselle Mancel ; même l’acariâtre mademoiselle Darjinou fredonnait, lueur malicieuse dans le regard.
La Belle Hélène approchait, s’arrêtait à l’étalage, demandait des conseils.
« Mademoiselle Darjinou m’a raconté ce que vous aviez fait pour moi. Comment vous remercier ? »
« Je…je voudrais entrer au conservatoire. Depuis toujours je chante. Je connais le rôle de… ». Il rougit, n’osant aller plus loin. Elle plongeait son joli nez dans un pot. Sans s’en apercevoir, il lui avait tendu le premier, tombé sous sa main.
« Je ne reconnais pas cette senteur. Si, laissez-moi deviner, poudre de perlimpinpin, mélangée à du jus de clopinettes…non, je vous taquine. Vous disiez, entrer au Conservatoire. Mais j’en serais très heureuse ; d’autant que vous avez une belle voix. »
« Que, comment vous le savez ? »
« Je ne chante pas toujours, lorsque je suis chez moi. Et puis les cloisons sont minces. Tenez, je vous propose de commencer tout de suite. Allons répéter. »
« Mais ma boutique, mes… »
« Mademoiselle Darnijou et monsieur Gonjoin sont au courant. Ils vous remplacent. »
Alexandre enleva son tablier.
Au début, tout intimidé, plein de trac, il chantait à peine. Puis, oubliant sa gêne, joyeux de donner la réplique à la belle soprane, sa voix gonfla dans son ventre, sortant claire et assurée. Micky ouvrit la porte ; sur le palier, tous les voisins étaient rassemblés. Eclatèrent des bravos.
Bien sûr, au Conservatoire, on le refusa tout d’abord. Les locataires menacèrent d’une pétition, qu’ils enverraient au Président de la République, s’il le fallait !
Depuis que tout le monde s’était mis à chanter dans l’immeuble, plus besoin de prendre ces saletés de médicaments ; en plus cela faisait des économies pour la Sécu…
Alexandre entra au Conservatoire ; chante en solo, en duo, dans des opéras, est comblé.
Sa boutique, tenue à tour de rôle par les habitants de l’immeuble, est très recherchée ; et du monde entier, on y vient  savourer, tout à la fois, ses préparations et sa voix.

Ecrit pour Mil et une, sujet semaine 13

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Catégories : Jeux d'écriture | Un commentaire

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Une réflexion sur “ENTR’ACTE

  1. Un très joli texte. Moi je suis baryton et depuis que je chante à nouveau sous la douche, y a plus un seul cafard !

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